Le jour où tu es née, c’était la nuit, dehors, la lune brillait, il n’y avait pas un bruit, pas de vent, pas de pluie, le ciel de velours était là pour t’accueillir. Le jour où tu es née, notre vie a changée, nos cœurs se sont ouverts pour t’aimer aussi fort que brillait cette lune. Laisse-moi te raconter un peu comment tu es née, petit chat, comment de mon ventre tu es apparue au monde.

Tu es née dans la nuit du mardi ou mercredi mais bien avant, dès le dimanche, j’ai senti que ta venue se préparait. Je me faisais à l’idée de quitter ce ventre rond, rempli de ta chaleur, de tes coups, de toi mon amour. Il en a fallu des allers-retours à la maternité, des nuits blanches avec des contractions toutes les 5 minutes où le col refusait obstinément de s'ouvrir. Ce n'est que le mardi matin que la SF accepte de m'admettre, je suis enfin dilatée à 3.

La sage-femme de jour prend le relais, il est 8h3O, le mardi 29 juillet. C’est Virginie, elle m’a fait la prépa à la naissance et je suis heureuse de savoir que tu vas naître grâce à elle ,je lui fais confiance. Ton papa est auprès de moi depuis le début, il est parfait, m’encourage, me tient la main, il me rend forte. Nous passons la matinée dans ma chambre, à gérer les contractions tous les deux. Je passe beaucoup de temps sur un gros ballon jaune, ça m’aide beaucoup, je fais rouler mon bassin, je m’étire le dos, les contractions sont intenses et rapprochées mais j’y arrive très bien, je souffle, je regarde Ben dans les yeux et c’est déjà passé. La sage-femme me félicite, je m’en sors comme une chef. A midi je suis dilatée à quatre doigts, ton cœur bat très bien, tout roule, c’est lent mais ça avance. Après le repas, je vais dans le bain, la position allongée intensifie la douleur des contractions mais l’eau chaude me détend, ton père me masse avec la mousse du mon gel douche à la poire, on écoute le CD de Rufus Wainwright et on chante. Je découvre que chanter m’aide, je garderai cette technique jusqu’à la fin. Après ce long bain on part marcher dans les couloirs de l’hôpital, on arrive toujours à plaisanter, je m’accroche aux murs quand la contraction arrive et je souffle. A cinq heures, je suis récompensée, je suis dilatée à sept et tu commences à t’engager, je suis très heureuse. On me propose la péridurale, j’en discute longuement avec la sage-femme qui me redit qu’elle est très impressionnée par mon attitude, que je suis vraiment très forte, très détendue et qu’elle me sens capable d’y arriver sans, c’était mon objectif, je suis rassurée qu’elle me soutienne, je refuse la péri. C’est fou, ma trouille vis-à-vis de l’accouchement était de faire une crise d’angoisse monumentale sous l’effet de la douleur et je me découvre sereine, combative, posée, avec une confiance extraordinaire en toi, en moi et en ton papa, à nous trois rien ne peux nous arriver. Il est fier de moi, il me le répète sans cesse, il est formidable, tendre, rassurant, fidèle à lui-même. Euphorique, je mets la musique à fond et danse plus d’une heure dans la chambre, balançant mon corps pour te faire trouver le chemin vers notre vie.

Nous voilà partis pour ce que nous pensons être la dernière ligne droite, je veux accoucher avec Virginie qui quitte son poste à 20H30 mais elle m’assure qu’elle restera pour m’accoucher si l’expulsion commence sous son poste. Elle a vraiment été chouette avec nous, drôle, claire, douce, professionnelle et amicale à la fois. Elle me conseille de retourner marcher et de reprendre ensuite un bain : c’est dur, je me tiens aux murs toutes les deux minutes et là, je suis obligée de chanter dans les couloirs, produire un son me soulage. Le bain est difficile aussi mais je fais ça pour toi alors je souffle et je me détend. A 20h30, je n’ai pas accouché alors Virginie part et me laisse à sa collègue qui me pose un monito et contrôle la dilation : je suis à 8 seulement en trois heures, gros coup au moral, je pleure, je me fatigue. Je n’ai pas dormi depuis très longtemps, je suis sur mes jambes depuis le début, je perds un peu courage. Je refuse le gaz qu'elle me propose, je ne veux pas me sentir perdre pied et pourtant...A 21 heures, j’accepte qu’on me rompe la poche des eaux dans l’espoir que le travail avancera, à partir de là, je vis un calvaire.
C’est dur de te dire ça ma chérie, d’autant plus que jusque là, tout allait bien, mais je n’ai jamais été aussi mal qu’à partir du moment où je me suis retrouvée en salle d’accouchement, inondée de liquide amniotique. Les contractions deviennent insupportables, je n’ai plus le droit de manger ni boire depuis dix-sept heures, il doit faire aussi chaud que dans un four et moi je suis toujours là, debout, ne supportant pas la position allongée. Ton père s’inquiète, je faiblis, je tiens à peine sur mes jambes, ma tête tourne, j’ai très envie de vomir, je commence à raconter n’importe quoi mais je trouve toujours l’énergie de chanter et de déambuler pour t’aider. A 22 heures, je m’effondre dans les bras de ton père, il m’allonge de force et m’aide à subir les contractions, je suis tellement fatiguée, je pleure, j’ai l’impression que je vais mourir. Je dis à Ben que je veux qu’on m’endorme, ou même qu’on me tue. C’est horrible pour lui, il se sent impuissant, est tellement triste et inquiet pour moi, il commence à être négatif, à s’inquiéter, à douter lui aussi, ça ne m'aide pas. Entre chaque contraction qui dure une minute et pendant laquelle je broie la main de ton papa, je m’endors ou plutôt je m’ évanoui je pense, pendant la minute de répit. A 22h30, la sage-femme revient m’examiner : le col n’a pas bougé, ça fait des heures que le travail stagne, elle appelle l’obstétricien de garde en urgence, je la sens inquiète, je panique, je pleure et en même temps je suis soulagée, je sais ce qui m’attend et je sais qu’il faut que tu naisses, qu’il n’y a plus le choix pour nous. Il arrive, mon père avec lui. Ton papi docteur était tellement inquiet de ne pas avoir de mes nouvelles qu’il est venu, il sera là jusqu’au bout et restera auprès de Ben. L’obstétricien confirme ma peur : césarienne de toute urgence, il n’y a pas une seconde à perdre. Pour moi c’est très étrange, à la fois tout s’effondre, mon projet d’accouchement naturel, ton accueil, et en même temps je suis résignée, je sais, plutôt je crois, que nous n’avons pas le choix si je veux que nous soyons toutes les deux en bonne santé.

Moment difficile, on me rase, on me pose la sonde urinaire sans ménagement, sans attendre la fin d’une contraction, la douleur est terrible, je me sens si faible. Tout se précipite, je suis amenée au bloc, les gens me parlent, je n’ai pas la force de leur répondre ni même de les regarder. Je réclame juste mon mari, sa présence est refusée par l’anesthésiste qui est une remplaçante. Je n’ai vraiment pas pu trouver la force d’insister bien que notre projet de naissance demandait l’autorisation de faire entrer le papa au bloc en cas de césarienne et que toute l’équipe l’avait accepté. Plus tard, j’ai appris que cette anesthésiste exerce à Paris et qu’elle a l’habitude de faire entrer les papas mais qu’elle s’est contentée ici d’appliquer le règlement de la mat, ne sachant pas pour notre projet…

Au bloc, le temps de l’installation me paraît long, une infirmière me materne et m’aider à supporter les contractions, elle me prend dans ses bras, me console, c’est comme une petite maman, je m’abandonne, je décide de faire confiance. Je me mets en position et c’est parti pour une rachianesthésie, je sens à peine l’aiguille, on m’installe sur la table d’opération. Je suis anesthésiée des pieds au dessous de la poitrine mais je sens tout de même des petits fourmillements qui me font craindre de souffrir pendant le geste opératoire. L’anesthésiste me rassure et m’explique que ce peu de sensations me permettra de sentir l’expulsion de ma fille, comme si j’avais accouché, j’aime cette idée. Je sens le médecin poser ses instruments, je renifle l’odeur de ma chair sous le bistouri électrique. Etrange sensation. L’anesthésiste regarde par dessus le champ opératoire et m’informe du déroulement de l’accouchement. Ça y est, elle te voit, je te sens poussée vers le haut, je suis heureuse, me voilà maman, tu cries, je pleure. La cigogne, sage-femme chargée de prendre soin de toi, t’approche de mon visage et te laisse là le temps que je te couvre de baisers et de mots doux, tu es si belle, tu sens si bon l’intérieur de moi, tu es chaude et douce, tu me regardes déjà. Mes mains tremblent alors la cigogne me guide pour te caresser, elle pose mes mains sur ton corps, je te touche, je m’imprègne de ma fille, toi qui me fais mère. Tu pars vers ton papa, pour 45 minutes de peau à peau pendant lesquelles on me recoud. L’IAD me rassure, plaisante avec moi pour me faire passer le temps. Je demande à quelle heure tu es née : 23h40, tu es donc du 29 juillet. Je te retrouve un peu avant une heure du matin, ton papa pleure, mon père est avec lui, ils sont restée avec toi, tu n’as jamais été seule. Je te retrouve les doigts et la bouche pleins de poils de ton papa que tu as tété avidement. Mon père nous quitte, rassuré et me félicite, il a les larmes aux yeux.
Ben te pose sur moi et là, horrible minutes, je ne ressens rien, je suis tellement fatiguée que je suis coupée de toi, je n’arrive pas à me reconnecter avec mes émotions. Tu me regardes, je me dis, le voilà encore ce regard qui devrait me bouleverser, mais rien. Je me sens honteuse, je le dis à ton papa, je m’excuse auprès de toi et le déclic se fait enfin. Je te chante ta chanson, tu lèves la tête, tu plonges à nouveau tes yeux dans les miens et là je fonds, je pleure, je suis ta mère, tu es ma fille, on se reconnaît. Voilà le bonheur tant attendu, le plaisir de ton corps chaud, de ta bouche sur mon sein. Tu as tout de suite trouvé mon sein, j’ai immédiatement aimé la sensation de ta bouche sur mon corps, évidence de notre relation. Ton père te regarde et pleure de joie, je ne l’avais jamais vu aussi ému, c’est tellement beau. Nous sommes parents de toi, petite Léonore Aimée, jolie petite fille arrivée dans le tumulte pour te poser, légère comme une plume sur nos vies.

29096649_pTu es calme, détendue, tellement compréhensive face à mes tâtonnements. Je te trouve belle, tu ressembles à ton père, je vous aime.

Manon